Matswa vivant

Didier Gondola est professeur d’histoire de l’Afrique et des études africaine-américaines à l’Université d’Indiana, aux États-Unis. Il a obtenu un doctorat en histoire de l’Afrique à l’Université Paris 7-Denis Diderot en 1993. Spécialiste des cultures populaires et des espaces de résistances, il est l’auteur de plus de quarante articles sur la musique, la mode (notamment la sape des jeunes Congolais), le genre et les imaginaires en Afrique centrale et dans sa diaspora. Ses ouvrages sont parus à Indiana University Press (Frenchness and the African Diaspora: Identity and Uprising in Contemporary France, 2009 ; Tropical Cowboys: Westerns, Violence, and Masculinity in Kinshasa, 2016), à L’Harmattan (Villes miroirs, 1997; Africanisme : La crise d’une illusion, 2007) et à Greenwood Press (The History of Congo, 2002). Il a également publié des articles et éditoriaux dans Le Monde, CNN, Foreign Affairs, Salon, Mediapart, et Le Potentiel. Sélectionné par le Collegium de Lyon comme chercheur résident, il y a rédigé en 2015-2016 une grande partie de Matswa vivant, son dernier ouvrage, à paraître le 4 février 2020 aux Éditions de la Sorbonne et qu’il nous présente ici en exclusivité.

 

Parti sur les traces de Matswa, dans l’entre-deux-guerres, cet ouvrage illumine l’itinéraire d’un acteur à la fois mystérieux et méconnu, pourtant majeur si l’on veut percevoir les contours de la fronde contre l’ordre colonial qui se dessine aux quatre coins de l’Hexagone à partir des années 1920.

 

 Utilisant la quête de la citoyenneté française comme un fil d’Ariane, le texte fait cheminer le lecteur dans le dédale de la lutte anticoloniale, des cafés de la Ville Lumière, aux Quatre Communes côtières du Sénégal, aux villages frondeurs du Moyen-Congo et aux camps de détention du sahel tchadien. Matswa, qui possède un don d’ubiquité singulier, joue sa partition dans tous ces théâtres de l’indiscipline. Mais c’est véritablement dans le Paris cosmopolite des Années folles que Matswa fait ses premières armes en créant une association, l’Amicale de Originaires de l’A-EF, qui va vite devenir le fer de lance de son combat pour la citoyenneté et l’égalité des droits.

 

 Il endosse l’idée de Blaise Diagne d’un « impôt du sang », qui doit octroyer la citoyenneté, et s’engage lui-même dans la Guerre du Rif en 1924, puis durant la Seconde Guerre mondiale. Il plaide pour le triomphe de « la plus grande France », une idéologie qui parcourt tout le discours colonial de Jules Ferry à Charles de Gaulle. Ce dernier s’inspirera d’ailleurs de l’ébauche du programme de Mastwa en posant les premiers jalons de la communauté franco-africaine en 1944 à Brazzaville où, ce n’est pas un hasard, il établit la capitale de la France libre.

 

 Matswa arcboute son combat sur un axe entre les villages et les villes, notamment Brazzaville et Kinshasa, de l’Afrique équatoriale, axe de l’indiscipline contre laquelle la répression coloniale s’achoppe souvent, malgré la détermination farouche des autorités « d’arrêter la gangrène ».

 

 En réalité, Matswa possède deux vies. À son parcours militant audacieux se double un destin posthume qui occupe une place disproportionnée dans l’imaginaire collectif des Congolais. C’est une vie créée de toutes pièces, une vie de légendes dans laquelle Matswa apparaît affublé d’oripeaux prométhéens, une ombre insaisissable, un esprit redoutable dont la seule mention du nom possède des vertus talismaniques.

 

 Pour dissiper le frimas qui l’auréole, cet ouvrage utilise une somme extraordinaire d’archives coloniales et de témoignages oraux. Restituer Matswa à son époque, c’est finalement faire la part entre l’univers des croyances et l’ordre des connaissances.