Les tribunes

Titre Les tribunes
Le recueil « Portraits de France » par Pascal Blanchard et Yvan Gastaut

Le recueil « Portraits de France »

par Pascal Blanchard et Yvan Gastaut

Le recueil « Portraits de France » par Pascal Blanchard et Yvan Gastaut

À la demande du Président de la République Emmanuel Macron, et sous la conduite de la ministre chargée de la Ville, Nadia Hai, un recueil de 318 personnalités représentant la diversité de l’histoire de France a été remis au gouvernement. Le travail de recherche a été confié à un comité scientifique, présidé par l’historien Pascal Blanchard, spécialiste du « fait colonial » et des immigrations, et composé de sociologues, philosophes, historiens, responsables associatifs, journalistes, romanciers ou intellectuels. Les 18 membres ont réfléchi ensemble pour guider l’équipe de rédacteurs (historiens et sociologues)  – sous la coordination d’Yvan Gastaut, historien de l’époque contemporaine (XIXe-XXIesiècles), spécialiste des questions migratoires et de la Méditerranée, maître de conférences à l’Université Côte d’Azur –  et proposer une liste de personnalités issues de toutes les « diversités », célèbres, oubliées ou méconnues, qui ont « choisi la France », pour mieux représenter les visages de la République. Composé de notices biographiques à destination des élus, le recueil Portraits de France a vocation à permettre une plus grande reconnaissance de ces personnalités dans notre mémoire collective et notre espace public. Une prochaine liste composée de 115 personnalités encore vivantes est déjà prévue, et sera remise à la ministre le mois prochain. D’autres listes suivront..

Reconnaître la diversité de l’histoire de France

Nos rues racontent l’histoire de France. Enfin, seulement une partie de l’histoire de France. Il manque dans l’espace public une partie de ceux qui ont fait l’histoire de ce pays depuis deux siècles et qui ont des origines ou sont nés hors des frontières de l’Hexagone. Les noms de personnalités les plus attribués en France pour des rues, des quartiers et des bâtiments sont le signe de cette histoire. Or, on le constate, bien peu de personnes sur nos plaques de rues sont nées à l’étranger ou ont des parents issus des immigrations intra-européennes, sont nées ou ont des parents issus de l’ex-empire colonial ou de pays non européens d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Océanie, d’Amérique du Sud, bien peu d’Ultramarins aussi. De plus, une infime partie des noms de rues ou de bâtiments publics de l’Hexagone porte le nom d’une personnalité féminine[1]. Concernant la « diversité des origines », des immigrations et des Outre-mer ? Personne ne le sait, tellement ce chiffre est infime. 

Comment cela a-t-il été possible ? Plusieurs explications évidentes : la tradition, l’habitude, le fait que ces noms le plus souvent usités soient connus et qu’ils figurent dans nos manuels scolaires, l’intérêt régional ou local aussi (d’où bien souvent la personnalité est originaire), mais également le souhait de prendre « des noms connus » et des « noms reconnus » qui vont faire consensus… Des noms, aussi, de personnes décédées, donc issues majoritairement d’un passé lointain, rarement des dernières décennies, rarement des noms qui parlent à la génération actuelle. La « diversité » de notre histoire, de nos histoires, au creuset des immigrations, des régions ultramarines, des histoires de la colonisation, des abolitions ou des esclavages sont quasi invisibles. Et, lorsque le débat sur la « personnalité » veut être évité, on prend des noms de fleurs, d’arbres, d’oiseaux, de fruits ou d’un lieu-dit, d’une ancienne pratique routière ou d’un lieu géographique. C’est un choix parfait… pour éviter une polémique ou un long débat avec les électeurs ou un conseil municipal. 

Au final, les noms apposés dans l’espace public ne représentent pas l’histoire de France dans toute sa complexité et sa richesse. Il semble nécessaire d’insuffler une part de féminisation des noms et une part de diversification des personnalités retenues pour rééquilibrer un paysage aussi monochrome. Les deux enjeux sont essentiels, et ils doivent être menés de manière parallèle[2] et concomitante pour changer cette photographie de la France, restrictive et trompeuse.

 

Chercher une autre voie…

C’est dans cette dynamique que ce recueil « Portraits de France » est né. D’un double souhait : celui du Président de la République Emmanuel Macron dans la perspective de son discours pour le 150e anniversaire de la IIIe République et dans la continuité de son discours en Provence le 15 août 2019 avec son appel aux maires de France à « nommer » des lieux en hommage aux combattants venus d’Afrique, qui avaient débarqué sur les plages de France en août 1944 ; et celui de Nadia Hai, ministre déléguée auprès de la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, chargée de la Ville, qui a souhaité porter ce projet, l’initier et qui en a proposé le principe à la fin de l’été 2020.

 C’est dans cette perspective, que le Président de la République a placé au centre des débats et des enjeux de mémoire et de reconnaissance ce recueil : lors de son interview à Brut (4 décembre 2020) en prenant en compte les différents réseaux sociaux —, et dans une interview dans L’Express quelques jours plus tard. Dès le mois de septembre 2020, la ministre déléguée chargée de la Ville, Nadia Hai, avait placé ce travail sous l’égide de l’ANCT et d’un conseil scientifique afin de mobiliser des chercheurs et des personnalités pour le mener à bien. L’objectif est qu’il soit disponible dès début 2021, afin de proposer entre « 300 et 500 noms de personnalités  » pouvant faire résonance en France et, plus spécifiquement, dans les quartiers populaires, dans les régions ultramarines et auprès de la jeunesse.

Pour constituer le présent recueil, nous avons choisi de regarder notre histoire de France dans toutes ses diversités, depuis la Révolution française (230 ans), car c’est une date charnière de notre récit national, mais aussi parce que depuis 1790, ce sont progressivement les maires (avec validation des pouvoirs publics et des préfets), puis les conseils municipaux (à partir de 1884) qui choisissent les noms des lieux et des rues[3]. Désormais, le paysage de la mémoire est à la charge des municipalités. C’est donc aux élus des communes de France que ce recueil s’adresse en priorité en 2021. Ce recueil est destiné à les accompagner — comme à accompagner les conseils départementaux et les conseils régionaux dans leurs choix de nommer ou de rendre hommage à travers des bâtiments publics — afin de leur faire découvrir l’incroyable richesse de notre histoire et la diversité de ses acteurs, pour qu’ils puissent peser leurs choix, ouvrir des perspectives, notamment dans les quartiers de la politique de la ville.

Nous avons ainsi choisi de nous plonger dans ces deux siècles d’histoire et dans ce long processus où le local récupère le pouvoir de « nommer », en cherchant des noms de personnalités, hommes et femmes, qui ont « choisi la France », ont « rendu service » à la République ou ont contribué à la richesse et à la diversité de notre histoire, de nos cultures, de nos sciences ou de nos destins.

 

Un recueil de 318 noms

L’idée de la structure de ce recueil vient de l’analyse d’un livret intitulé Aux combattants d’Afrique, la patrie reconnaissante, présenté le 1er juillet 2020 par Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées, à un groupe de parlementaires. Ce livret regroupe une centaine de fiches biographiques de combattants africains morts pour la France. Publié par le ministère des Armées, il avait pour objectif de suggérer aux maires de donner des noms de combattants ayant débarqué sur les plages de Provence en août 1944, à des rues, des places ou des jardins publics.

L’idée est simple : un destin, une fiche biographique, avec des liens pour « aller plus loin » à travers des livres, des films, des sites Web, des articles, des archives… Sur ce principe, nous avons identifié, retenu et validé 318 noms sur 2500 de noms identifiés et répertoriés au départ.

Les profils sont divers : Ultramarins, étrangers venus de tous les continents, fils d’immigrés, rapatriés, naturalisés français ou personnalités restées étrangères en France tout en y bâtissant leur destin… Avec deux idées majeures : un rapport très fort à l’Hexagone, être de sa « périphérie » et s’y être installé (ou ses parents) de manière ponctuelle ou définitive. Toutes les diversités du monde se retrouvent en France, de la Révolution française à nos jours, et contribuent à la vie politique, militante, artistique, culturelle, musicale, sportive, militaire, journalistique, syndicale, économique, à la mode, à la littérature ou à la recherche.

On croise des destins extraordinaires, des parcours en provenance de plus d’une centaine de pays ou régions des quatre coins du monde, avec des personnalités qui ont très souvent marqué leur époque ou ont été les premiers/premières à s’imposer dans un domaine, un métier ou une institution. Résistants, sportifs, artistes…, ils ont fait la grandeur de la France. Ces noms sont destinés demain à être attribués à des rues, des places, des boulevards, des avenues, mais aussi à des bibliothèques, des complexes sportifs, des lieux culturels, des quartiers, des passages, des squares, des routes, des quais, des gares et des arrêts de transports en commun, des promenades, des lotissements, des galeries marchandes, des crèches, des salles polyvalentes, des ports, des ponts, des chemins et des sentiers, des hameaux, des ronds-points, des esplanades, des parvis, des résidences, des maisons de retraite, des micro-folies, des monuments, des statues, mais aussi des plaques commémoratives ou pour faire des propositions de noms pour un établissement scolaire, des promotions de grandes écoles ou un Ehpad…

Avec ces 318 noms proposés dans le présent recueil, de femmes et d’hommes sur 230 ans d’histoire, les élus de France pourront à loisir choisir. Et choisir, c’est une pierre angulaire de la démocratie. C’est aussi la première pierre de la reconnaissance. C’est enfin apprendre à écrire autrement notre histoire commune pour dépasser les guerres de mémoire et faire de l’« altérité » un enjeu d’intégration et non de discrimination.

 

La démarche méthodologique

La démarche historique offre aux chercheurs la possibilité de découvrir puis de retracer des itinéraires de vie remarquables. Autour de ce « recueil de personnalités », l’équipe de rédacteurs mise en place pendant trois mois, en lien étroit avec le Conseil scientifique du projet, a rédigé près de 500 biographies sous la coordination scientifique de l’historien Yvan Gastaut. 

Au final, après sélections, débats, validations et discussions, 318 biographies figurent dans le présent recueil. La plupart des biographies sont inédites, d’autres avaient été publiées sous des formes plus réduites ou plus longues dans le Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France (dont la publication a été dirigée par Pascal Ory aux Éditions Robert Laffont) et ont été adaptées avec l’accord des auteurs initiaux au format des fiches du recueil. D’autres, enfin, se sont inspirées de plusieurs projets et programmes existants, et notamment des séries de films courts retraçant des biographies de personnalités (Artistes de FranceChampions de France et Frères d’armes) qui ont été réécrites, mises à jour et adaptées pour le présent ouvrage.

 

Femmes et hommes, célèbres, oubliés ou méconnus

Conçu comme un outil, ce recueil s’inscrit aussi dans une historiographie bien particulière qui est celle des travaux sur « les immigrations » et les mobilités d’où qu’elles viennent, et les territoires de la « politique de la ville » et des quartiers populaires mais aussi des travaux sur l’esclavage ou la colonisation. Dans notre projet collectif, les célébrités ont une place majeure et indispensable, mais elles côtoient des figures moins présentes dans la mémoire collective ou les médias qui s’illustrent à travers leurs actions dans un domaine précis ou sur un territoire particulier, comme des syndicalistes, des militants des quartiers ou des chefs d’entreprise. Dans ce cadre, il est clair que nous avons eu une contrainte forte : présenter l’exemplarité, identifier des personnalités qui ont « choisi la France », ou ont « rendu service » au pays, et donc délaisser des trajectoires ambiguës ou sinueuses.

Le souci du féminin et du régional nous a également animés, dans une histoire contemporaine de la France souvent tracée par des hommes dans la capitale parisienne : s’il n’y a pas parité absolue ici — sur 230 ans d’histoire —, la présence des femmes et des territoires est néanmoins significative au final et sur le temps long. Elle tend à créditer un rééquilibrage en cours et le travail devra se prolonger demain au niveau des régions, et se poursuivre sur la place des noms de femmes dans les espaces publics, comme le font les municipalités et des structures militantes depuis plusieurs années.

 

Les autres visages de la France

Parler d’immigration, de mobilités, de diversités, oblige à une vigilance sémantique de tous les instants. L’emploi des mots est délicat, le recours aux catégories l’est aussi. Point majeur de notre méthodologie, sous forme de parti pris, l’idée est de considérer qu’il n’existe pas deux mondes figés, celui des « Français de souche » et celui des « Français issus des diversités ». Nous récusons les deux qualificatifs au nom du brassage historique qui est la composante même de l’histoire de ce pays depuis des siècles. Trop souvent, les habitants des « quartiers populaires » ou des « banlieues » ne se sentent appartenir à aucun monde : ni pleinement français, ni perçus comme français en retour. Trop souvent, aussi, les Ultramarins se sentent à la marge du récit national, comme extérieurs à celui-ci. Génération après génération, les étrangers, immigrés, réfugiés, rapatriés, déplacés et leurs descendants cherchent des héros ou, à tout le moins, des référents qui, dans l’espace public, les rendraient légitimes en leur conférant une dimension patrimoniale.

Il ne s’agit pas ici de parler de « statut », mais de « reconnaissance », avec ce désir de faire partie d’un tout collectif — que l’on l’appelle la Nation, la République, le Pays… — qui ne se limite pas à « sa » génération. Ce désir convoque les ancêtres en interrogeant leur place dans le présent ; mais il s’attache aussi aux générations futures afin qu’elles s’imprègnent et soient fières de ces parcours réussis. À cet égard, le conservatisme dans le choix des noms dans l’espace public — par volonté de compromis ou par méconnaissance de la richesse de l’histoire de France — n’a pas suivi les mutations sociologiques de notre pays, ni les évolutions démographiques de celui-ci, ni les avancées nombreuses en matière historiographique. Ce recueil essaye, modestement, d’infléchir ce processus et vise la diversité de nos territoires pour irriguer avec de nouveaux noms les rues et bâtiments des quartiers populaires, des régions ultramarines mais aussi de la ruralité.

 

Sur le modèle d’une encyclopédie ouverte

Dans ce Panthéon de vies exemplaires, on retrouvera les tourments de l’histoire. La lecture compulsive des 318 parcours permettra de revisiter les épisodes douloureux mais aussi glorieux et heureux de notre époque contemporaine, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXIe siècle : les guerres qui sont souvent des moments de basculement ou de rupture de trajectoires, les grands événements, les grandes mutations socio-économiques, la vie scientifique et culturelle et son rayonnement hors normes lorsqu’il s’agit de la France.

Ce recueil permet de relire l’histoire, de mieux la comprendre à l’aune des parcours qui, mis bout à bout, nous offrent de nouveaux récits, ceux que nombre d’historiens, sociologues et autres chercheurs fabriquent depuis quelques décennies mais qui, parfois, peinent encore à se faire entendre. Cette nouvelle histoire n’a pas l’ambition de destituer l’histoire plus classique ni de « déboulonner » des noms ou des statues. Ce n’est pas notre rôle et nous n’y croyons pas. Nous préférons bâtir plutôt que détruire, nous croyons dans la vertu de la pédagogie et de la connaissance, nous croyons en la nécessité de travailler sur le temps long et non dans l’urgence. Notre démarche collective a l’ambition, tout simplement, d’enrichir l’histoire de France pour le grand public, de la compléter en lui apportant des éléments décisifs pour la compréhension de ce que nous sommes afin d’envisager sereinement l’avenir.

Regarder la France passée et présente en face, à travers tous ceux qui la composent et l’ont composée dans toute la variété de leur appartenance, c’est faire place à une Nation ouverte. Pour autant, nous refusons de fabriquer des « héros » artificiels qui ne seraient pas légitimes, au nom d’un « remplacisme » sans consistance historique. Telle a été notre dynamique dans le choix de ces 318 personnalités aux itinéraires d’exception.

[1] Plusieurs municipalités s’engagent à féminiser le nom des rues, comme Paris, Bondy, Nantes ou Strasbourg (où le premier adjoint au maire veut « donner la priorité à la féminisation des noms »).

[2] C’est la dynamique du collectif #NousToutes.

[3] Ces pratiques s’intègrent au Code des communes institué par décret en 1977, puis au Code général des collectivités territoriales institué en 1996. Les conseils municipaux disposent dès lors d’une grande liberté dans leurs choix, tout en respectant des noms « répondant à l’intérêt général et respectant le principe de neutralité des services publics ».

 

À lire : la tribune dans Le Monde signée par des personnalités qui s’engagent pour une promotion large du recueil « Portraits de France » : Ce recueil de personnalités issues de toutes les diversités vise à faciliter le renouvellement des noms de rues et de bâtiments publics, doit permettre à la société de s’approprier ces « parcours exemplaires » et à faire vivre la France plurielle pour mieux servir son idéal universel, expliquent Olivier Abel, philosophe ; Rose Ameziane, présidente de Mouvement Émancipation Territoires ; Rachid Benzine, islamologue et romancier ; Charles Berling, comédien ; Olivier Klein, maire de Clichy-sous-Bois ; Laurence Lascary, productrice ; Isabelle Nanty, comédienne ; Olivier Noblecourt, ancien délégué interministériel à la lutte contre la pauvreté ; Charles Tordjman, metteur en scène et Philippe Torreton, comédien et écrivain.