Des zoos humains aux restitutions
des restes humains de nos musées
par le Groupe de recherche Achac
En tribune ce mois-ci, le Groupe de recherche Achac aborde la future exposition personnelle de Roméo Mivekannin « Violence silencieuse » présentée du 10 novembre 2026 au 4 avril 2027 au Musée du quai Branly – Jacques Chirac en collaboration avec la galerie Cécile Fakhoury. Roméo Mivekannin a connu une ascension fulgurante dans le milieu de l’art depuis les années 2020, incarnée par des expositions à Paris, Berlin, Abidjan, Bruxelles (aux côtés du Groupe de recherche Achac), Dakar, New York ou encore Sao Paulo… Au travers de cette nouvelle exposition, organisée 15 ans après la grande exposition sur les zoos humains au musée du quai Branly « Exhibitions, l’invention du sauvage » (de Lilian Thuram, Nanette Snoep et Pascal Blanchard) c’est une invite pour les visiteurs à une réflexion sur l’histoire des images. Travaillant notamment sur les exhibitions ethnographiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles, il avait notamment créé pour l’exposition « Zoo humain. Au temps des exhibitions coloniales », présentée en 2021 à l’AfricaMuseum en partenariat avec le Groupe de recherche Achac à Tervuren (Bruxelles), une œuvre inédite rendant hommage aux Congolais morts en exhibition en 1897, exposition dont Pascal Blanchard (Groupe de recherche Achac), Maarten Couttenier (AfricaMuseum) et Matthieu Zana Etambala (AfricaMuseum) étaient les co-commissaires.
Dans le même mouvement, France Télévisions diffuse, au moment de l’ouverture de l’exposition, un grand documentaire sur les restitutions des corps de nos musées aux régions ultramarines « Vous n’aurez plus nos morts. La restitution des restes humains coloniaux » (de Pascal Blanchard, Bruno Victor-Pujebet et Marie-Christine). De fait, la France conserve près de 100.000 « restes humains » dans les réserves de ses musées ; le Musée de l’Homme détient à lui seul environ 18.000 à 20.000 crânes. Aujourd’hui, des descendants réclament leur retour. Parmi eux, Corinne Toka-Devilliers, dont l’arrière-arrière-grand-mère Moliko a été exhibée dans un zoo humain parisien en 1892. Ce film porte ce combat et revient sur l’histoire de ces corps étudiés et conservés dans les musées au nom de la science et de la « hiérarchie des races ».
Pour cette exposition au musée du quai Branly « Violence silencieuse », Roméo Mivekannin met en lumière les représentations des corps noirs dans la peinture et la photographie européennes, analysant leur objectification et leur sexualisation au profit de l’iconographie coloniale. Il présente, en termes de séquence centrale, quatorze grandes toiles « sur drap » inspirées de photographies et de peintures issues des collections du Musée du quai Branly : la première revisitant une présentation du Trocadéro, les autres revisitant des scènes d’exhibitions ayant eu lieu au Champs-de-Mars, au Jardin d’Acclimatation ou encore aux Folies Bergère. En prenant pour point d’ancrage Paris et ses lieux emblématiques, l’artiste interroge à la fois l’héritage colonial des institutions muséales et la violence silencieuse contenue dans les images de ces mises en scène humaines. Scénographiquement, l’exposition engage le public : le visiteur se voit en train de regarder, devenant à son tour acteur du dispositif de vision et de mise en question.
Roméo Mivekannin dévoile également quatre sculptures métalliques en volières, créations inédites représentant chacune un musée ayant contribué à réduire des personnes non-européennes en objets de curiosité. Ce dispositif évoque l’enfermement symbolique et matériel inhérent à certaines pratiques muséales, invitant le visiteur à porter un regard critique sur l’histoire des lieux d’exposition eux-mêmes. En mettant en lumière l’héritage du passé douloureux des zoos humains des XIXe et XXe siècles, l’artiste s’inscrit dans les débats contemporains traitant des réparations mémorielles et des restitutions.
En écho à cette exposition, le documentaire « Vous n’aurez plus nos morts. La restitution des restes humains coloniaux » revient sur le long parcours de restitution des corps issus des conquêtes et expositions coloniales, ensuite conservés dans les musées occidentaux. Près de 100.000 corps et restes humains, dont certains ayant été exhibés dans les zoos humains puis étudiés scientifiquement, sont aujourd’hui encore dans les collections publiques ou privées en France. Le film de Marie-Christine Gambart, Bruno Victor-Pujabet et Pascal Blanchard — produit par Cinétévé et Estelle Mauriac avec la participation de France Télévisions — éclaire sur la nécessité de ces démarches à un moment où les mémoires demandent à être apaisées. Aujourd’hui, des descendants réclament leur retour. Parmi eux, Corinne Toka-Devilliers, dont l’arrière-arrière-grand-mère Moliko a été exhibée dans un zoo humain parisien en 1892.
En 2026, après le vote d’une loi spéciale, les restes des Kali’na morts loin de leur terre vont pouvoir revenir en Guyane. Son combat n’est pas isolé : en Polynésie française comme en Nouvelle-Calédonie, des descendants réclament eux aussi le retour de leurs ancêtres. « Vous n’aurez plus nos morts. La restitution des restes humains coloniaux » raconte ce combat et revient sur l’histoire de ces corps étudiés et conservés dans les musées au nom de la science et de la « hiérarchie des races ».
Cinq années d’échange et de travail avec des témoins en Guyane, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie ont permis d’accompagner cette histoire dans le temps long rendant hommage, après des décennies de silence, aux descendants de ces personnes humiliées, qui viennent désormais frapper à la porte de nos musées pour demander, simplement, que leurs morts leur soient rendus.
Corinne Toka-Devilliers est l'une des figures de proue de ce combat. En 2018, cette bijoutière guyanaise installée en Bretagne découvre que son arrière-arrière-grand-mère Moliko fut exhibée dans un zoo humain parisien en 1892, aux côtés de 32 autres Kali'na. Huit d'entre eux ne reverront jamais leur terre, les restes de six Kali’na reposent depuis plus de 130 ans dans les réserves du Musée de l'Homme. Cette révélation devient le moteur d'une quête acharnée : retrouver ces ancêtres, leur redonner leur nom, obtenir leur retour en Guyane. Huit ans plus tard, les corps n'ont pourtant pas bougé. Le cadre juridique français, qui a donné un cadre légal aux restitutions en 2023, exclut pourtant les territoires ultramarins de son champ d'application. Pour les Kali'na de Guyane, la porte reste pour l’instant fermée. Son combat n'est pas isolé. En Polynésie française, la chercheuse Mililani Ganivet se bat pour le retour des ivi tupuna — os des ancêtres — dispersés dans les musées américains et européens, incarnant une nouvelle génération qui veut prendre en charge son histoire. En Nouvelle-Calédonie, le député Emmanuel Tjibaou a cru, en 2014, que la restitution du crâne du chef Ataï refermerait une blessure vieille de plus d'un siècle. Dix ans plus tard, ce crâne a été volé lors de la révolte de juillet 2024, rappelant que même accomplie, une restitution ne suffit pas à apaiser les mémoires.
Ce film se termine sur une conviction : plus d’un siècle après ces événements et des décennies de silence, il était temps de regarder cette histoire en face pour tenter d’apaiser les mémoires. Derrière les débats historiques, juridiques et politiques se pose finalement une question profondément humaine : que devons-nous à ces morts et à ceux qui, aujourd’hui, réclament leur retour ?
Ce film raconte ces histoires et les enjeux autour de celles-ci, et il fait suite au film documentaire diffusé sur Arte en 2018, « Sauvages, au cœur des zoos humains ». À l'heure où les mémoires demandent à être apaisées, les anciennes puissances coloniales ont amorcé un processus de restitution des restes humains conservés dans leurs collections publiques et d’analyse de l’histoire des zoos humains, et ces deux projets s’inscrivent pleinement dans cette dynamique.