Questions à Stéphane Kronenberger

Stéphane Kronenberger est historien de l’époque contemporaine spécialiste de l’histoire des migrations et rattaché au laboratoire Telemme (Aix-Marseille Université/CNRS). Il a travaillé sur la dernière exposition du Groupe de recherche Achac sur les immigrations en région (la 18e de ce cycle en région) et vient de publier l’ouvrage Les travailleurs étrangers et la Grande Guerre en Franche-Comté, réalisé en partenariat avec l’AECI. Dans un entretien avec le Groupe de recherche Achac, il revient sur les grands marqueurs de cette histoire migratoire en Bourgogne Franche-Comté.

 

Quels sont les visages de l’immigration en Franche-Comté à l’aube de la Grande Guerre ?

L’immigration est surtout frontalière, puisque sur environ 30 000 étrangers recensés dans la région en 1911, près de 40% sont suisses et 30% de nationalité allemande, principalement des Alsaciens-Lorrains. Les figures de proue sont l’horloger ou le fromager helvète mais aussi l’ouvrier venu des provinces annexées pour travailler par exemple à la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (SACM) de Belfort, qui deviendra Alsthom dans l’entre-deux-guerres. Cependant les premiers flux méditerranéens commencent à s’affirmer avec un quart d’étrangers originaires de la partie septentrionale de la péninsule italienne, sans même prendre en compte l’ensemble des arrivées saisonnières. Ces Transalpins sont surtout occupés sur les chantiers de construction d’usines, d’ouvrages militaires, de voies de chemin de fer ou de canaux. Des vendeurs de fruits et légumes espagnols, principalement originaires de la ville de Sólller sur l’île de Majorque aux Baléares, sont également dispersés dans différentes cités comtoises.     

 

Lors de la mobilisation, comment les personnes dépourvues de la nationalité française font-elles face à la guerre ?

Certains étrangers, y compris les ressortissants de puissances neutres, quittent plus ou moins précipitamment la Franche-Comté pour cause de chômage, d’évacuation des places fortes, de mobilisation dans leur pays d’origine ou, en ce qui concerne plus spécifiquement les sujets ennemis, à la suite de mesures coercitives d’éloignement des régions frontalières prises à leur encontre. Ces ressortissants de pays en guerre avec la France, sont, en outre, rapidement placés dans des camps situés principalement dans le Sud et l’Ouest de la France. C’est la première fois dans notre pays que des civils subissent ainsi les affres de l’internement, sans de surcroît connaître la durée de leur mise à l’écart. En revanche d’autres étrangers, majoritaires, demeurent à leur domicile et sollicitent auprès des autorités la délivrance d’un permis de séjour, qui sera pourvu à partir de mars 1915 d’une photographie. Cet encartement des étrangers et des coloniaux se développe d’ailleurs très largement en cours de conflit.

 

En ces temps troublés, de quelle manière ces populations immigrées sont-elles perçues par l’opinion ?

Lors du déclenchement des hostilités, l’exacerbation des tensions place les étrangers demeurés en Franche-Comté dans une position délicate. Dès août 1914, l’importante colonie suisse s’efforce ainsi de témoigner de son attachement à son pays hôte en mettant par exemple en place des souscriptions au profit de la France en guerre. L’image, antérieurement très positive des Helvètes, connaît néanmoins une altération, dans la mesure où leur discrétion se mue, dans une frange de l’opinion, en suspicion d’espionnage et leur neutralité les assimile à des absents de l’impôt du sang qui continuent à s’enrichir. À ce propos, il est utile de préciser que de nombreux fils de Suisses meurent sur les champs de bataille de la Grande Guerre. La pratique d’un dialecte germanique par certains Suisses et Alsaciens-Lorrains, ainsi que leur appartenance, réelle ou supposée, à l’une des églises protestantes contribue à en faire, à l’occasion, des victimes expiatoires de la germanophobie ambiante. Parfois accusés, comme en temps de paix, d’exercer sur le marché du travail une concurrence déloyale à l’égard des autochtones, les Italiens bénéficient toutefois pleinement, à partir du printemps 1915, de l’aura engendrée par l’entrée en guerre de leur pays aux côtés de sa sœur latine française. Recrutée par les industriels comtois, surtout à partir de 1916, la main-d’œuvre coloniale subit pour sa part une mise à l’écart de la population française qu’elle côtoie cependant sur le lieu de travail ou au café avec parfois la survenue de quelques rixes.      

 

Quel rôle jouent les travailleurs étrangers dans la nouvelle industrie de guerre qui se met en place, par exemple au sein de la maison Peugeot, bassin d’emploi historique de la région ?

La main-d’œuvre étrangère joue un double rôle en Franche-Comté. Dès le XIXe siècle, un déficit de formation locale a engendré l’arrivée dans la région d’ingénieurs et de personnel d’encadrement venus d’ailleurs. Or ces hommes participent activement, dès l’automne 1914, à la conversion de nombreux établissements industriels en usines de guerre. Ils assurent par la suite la bonne marche de la mobilisation industrielle, apportent des innovations et favorisent l’introduction du taylorisme. Les usines appartenant à la famille Peugeot disposent par exemple d’un personnel hautement qualifié d’origine helvétique. En outre, la sévère pénurie de bras conduit les industriels à solliciter, d’un État de plus en plus interventionniste, l’envoi dans leurs usines de différents contingents d’ouvriers  recrutés en Afrique du Nord, en Chine mais aussi en Italie, en Grèce ou au Portugal. Ces flux bénéficient prioritairement aux grandes firmes installées dans la partie septentrionale de la région, comme Peugeot bien sûr, mais aussi Japy ou la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (SACM), qui sont en mesure d’employer un contingent minimal d’ouvriers et d’assurer leur logement, même sommaire.  

 

Dans le dernier chapitre de votre livre, vous mettez en lumière l’apport non négligeable des compétences et forces ouvrières venues de l’étranger pour soutenir le monde rural, la sylviculture ou les activités commerciales et artisanales. Quel a été cet apport trop souvent passé sous silence ?

Tout au long du conflit, les fromagers suisses continuent de transformer le lait  que leur apportent, deux fois par jour à la fruitière, les paysans. Ils contribuent ainsi à maintenir à flot l’économie de plusieurs centaines de villages comtois situés en montagne comme en plaine. D’anciens fromagers, usés par des années de labeur, reprennent parallèlement du service, afin de pallier le manque de spécialistes de l’art laitier. En outre réfugiés belges, évacués de Haute-Alsace pour cause de bombardements ennemis, anciens soldats du corps expéditionnaire russe aident au quotidien les habitants de l’Arrière à entretenir leurs cultures. Dans l’optique de satisfaire les besoins croissants de l’armée en bois, un véritable cosmopolitisme naît aussi en forêt, puisque les bûcherons canadiens, américains voire russes viennent se joindre aux Italiens établis de plus longue date. D’autres étrangers, à l’instar des recrutés sous contrat chinois, travaillent parallèlement au sein des scieries. Par ailleurs dès l’avant-guerre commerçants et artisans venus d’ailleurs assurent le ravitaillement quotidien de la population, par exemple en fabriquant du pain ou en tenant d’autres commerces alimentaires ou épiceries. Avec le départ pour le front d’une bonne part de leurs homologues français leur rôle se trouve mécaniquement renforcé, et d’aucuns participent même, au sein des stations-magasins, à la fourniture de vivres aux soldats du front. Pensons enfin aux artisans du bâtiment terminant à la hâte, en août et septembre 1914, les travaux de réfection des forts Séré de Rivières entrepris l’année précédente.         

  

Quels sont les héritages de cette histoire migratoire en Franche-Comté ?

Ils sont multiples et s’inscrivent naturellement sur le temps long. Comme l’illustre l’exposition que nous avons réalisée au sein du Groupe de recherche Achac (Bourgogne Franche-Conté. Présence des Suds), d’aucuns de ces ouvriers coloniaux et étrangers arrivés lors de la Grande Guerre demeurent quelques années dans la région après l’armistice. Au cours des années 1920, les rapatriements l’emportent certes largement sur les individus qui font souche. Mais ces nouvelles routes migratoires ouvertes durant le conflit ont par la suite été réactivées afin de permettre l’apport de main-d’œuvre indispensable au développement de l’économie comtoise, notamment lors des Trente Glorieuses. Certains des Nord-Africains croupissant au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans les forts, les garnis ou les bidonvilles avaient par ailleurs été précédemment, on l’oublie parfois, de vaillants soldats de l’armée de De Lattre qui libéra la Franche-Comté. Autre amnésie volontaire celle du sort des Chibanis qui, après plusieurs décennies de labeur, finissent aujourd’hui leur vie au sein des foyers de la région, trop souvent dans l’indifférence.