Poupées noires pour Maison Rouge

Christelle Taraud enseigne à Columbia et à New York University (NYU) Paris et elle est membre du Centre d'Histoire du XIXe siècle (Paris I/Paris IV). Auteure de « Amour interdit ». Prostitution, marginalité et colonialisme. Maghreb 1830-1962 (Payot, 2012), elle est l'une des co-directrices de publication de Sexe & Colonies (avec Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Dominic Thomas), ouvrage à paraître en septembre 2018. Dans cette tribune, elle revient sur la remarquable exposition Black Dolls, une collection unique de poupées noires présentée à la Maison Rouge à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exposée pour la première fois en dehors des États-Unis, la collection de poupées noires de Deborah Neff trouve sa place, à Paris, dans un lieu à son image, singulier et politique, la Maison Rouge dont on ne peut que regretter, encore une fois, la prochaine fermeture. Composée de 200 poupées de tailles, de matériaux (tissu, bois, cuir notamment) et d’époques divers – même si celles-ci semblent toutes avoir été produites entre 1850 et 1940 – l’exposition Black Dolls renvoie d’abord, selon une première lecture toute historique, au contexte politique des États-Unis de la ségrégation raciale et à la condition qui y est faite alors aux Africains-Américains. Chaque poupée exposée incarne, en effet, en elle-même, d’une manière extrêmement émouvante et subtile, la réalité de ce qui fut légalisé, grâce aux lois Jim Crow promulguées entre 1876 et 1964 dans les États du Sud des États-Unis, par la célèbre formule : « séparés mais égaux » (« separate but equal ») tout autant qu’une poignante et individuelle résistance à cet état de fait.

 

C’est aussi, sans doute, à cette « séparation originelle », liée autant à l’histoire de la traite atlantique et de l’esclavage qu’à celle de l’histoire de la ségrégation raciale qui lui succède après la guerre de sécession (1861-1865), que font référence ces curieuses poupées, black and white, dites « topsy-curvy ». Poupées réversibles à deux têtes, ces dernières semblent bien sûr incarner, au sens premier du terme, la binarité raciale de la société états-unienne – notamment au travers du couple paradigmatique que forment, dans le monde des femmes, la maîtresse blanche et sa domestique noire - mais peut-être sont-elles aussi la matérialisation populaire d’une fragile utopie : celle d’un monde où « être ensemble et égaux », à l’école, dans le travail, dans les transports publics, dans les restaurants, et jusqu’aux toilettes publics, ne serait plus seulement un rêve mais une réalité vécue… « I have a dream », dira le 23 août 1963, le révérend Martin Luther King lors de la marche de Washington : marche dont l’objectif premier est justement d’en finir avec la ségrégation raciale aux États-Unis en affirmant que les Africains-Américains sont de ce pays et de nul autre.

 

Car ces poupées sont aussi, incontestablement, les traces tangibles de l’existence d’une véritable société africaine-américaine – les Black Dolls représentant d’ailleurs des hommes et des femmes pratiquant différentes activités et différents métiers – possédant ses propres règles et ses propres codes, mais aussi d’une culture féminine, populaire et noire triplement discriminée dans les États-Unis de la suprématie masculine, bourgeoise et blanche. Émergent aussi alors grâce à elles, au sein de cette société puissamment fracturée, une voix, des voix : celles de ces femmes et de ces mères qui disent, avec dignité, leur amour pour leur(s) enfant(s). Un amour que l’on retrouve dans les très rares indications personnelles inscrites sur les dos, les torses ou bien à l’intérieur des poupées, telle cette simple dédicace : « D’une mère de Saint Louis à son fils, Noël 1879 ». Car ces femmes africaines-américaines que l’institutionnalisation de l’esclavage, aux États-Unis, avait privé du droit de disposer de leur propre corps et, dans la foulée, de celui de leurs enfants – l’esclavage devenu héréditaire contraignant toutes les femmes esclaves à donner naissance à des enfants esclaves – réaffirment ainsi, leur capacité, inaliénable, à être des mères comme les autres… Témoignages émouvants d’une culture maternelle le plus souvent niée, ces poupées – mais aussi les très belles photographies en noir et blanc qui ponctuent l’exposition – nous rappellent que nombre de ces femmes se trouvaient souvent fort éloignées de leurs propres enfants, occupées qu’elles étaient à s’occuper de ceux des familles blanches qui les employaient.

 

Artefacts de l’absence autant que de l’amour, les Black Dolls ne sont-elles pas aussi, dès lors, une manière de (re)lier, de la manière la plus intime et la plus belle qui soit, l’enfant à la mère et l’individu à la société dans une sorte de « manifeste du quotidien » qui, venant du passé, nous enjoint, au travers de ses puissantes résonances contemporaines, à une relecture réparatrice de notre monde d’aujourd’hui.

 

Black Dolls. La collection Deborah Neff, à voir jusqu'au 20 mai 2018 à la Maison Rouge.