Regards sur le corps colonial

Jacques Dumont, professeur à l’Université des Antilles, est directeur du laboratoire AIHP GEODE (Archéologie industrielle, histoire et patrimoine, Géographie et développement durable) et ancien président de l’Association of Caribbean Historians (2015-2017). Il travaille plus particulièrement sur les prises en charge du corps (sport, éducations physiques, santé, hygiène) en milieu colonial. Outre plusieurs ouvrages sur l’histoire des pratiques physiques, il a publié L’amère patrie. Histoire des Antilles françaises au XXe siècle (Fayard, 2010), et récemment un manuel : Sociohistoire et épistémologie des activités physiques et sportives (Ellipses, 2017). Dans cette tribune, il présente Regards sur le corps aux colonies, le dernier numéro de la revue Outre-mers dont il a assuré la coordination éditoriale.

 

Malgré l’invitation anthropologique de Marcel Mauss[1], et les encouragements de Marc Bloch à s’intéresser davantage aux « aventures »[2] du corps, celui-ci n’a été que récemment spécifié comme objet de recherche pour l’histoire[3] en France. Si les pratiques physiques, sportives, sanitaires, ont été étudiées et notamment en milieu colonial, le corps peine toujours à être envisagé dans sa globalité complexe. Il est pourtant devenu ces dernières années un objet éditorial florissant. Ce décalage n’est pas sans poser problème. En effet le succès amplifié du corps en fait un lieu de possibles simplifications, particulièrement pour les situations coloniales : appréhension unifiée malgré « l’espace désordonné sur lequel s’exerçait l’autorité coloniale »[4], lieu privilégié des oppressions bien réelles, mais qui deviendrait en retour celui de toutes les résistances ou de toutes les libertés.

 

Au corps opprimé, dominé, négligé, répondrait un corps enfin (re)découvert. Ses manifestations, trop souvent à l’écart des archives officielles contiendraient ainsi une vérité longtemps dissimulée. Le corps « colonial » risque alors d’être réduit à une vision binaire au détriment des formes - il est vrai quelquefois moins évidentes, plus complexes, de diffusion de modèles, de transferts, de réappropriations, de jeux avec les codes, de préservations obstinées et néanmoins poreuses aux transformations et dynamiques du temps, comme de ses prolongements bien au-delà de la période coloniale. À partir de quelles pratiques corporelles  s’est construite l’image de l’autre ? De quelles façons les corps ont-ils été appréhendés, perçus, regardés ? Comment des normes et comportements ont-ils été institués, véhiculés, reçus et quelquefois incorporés ? Au-delà de la dispersion des publics, des statuts, des territoires, des périodes, quelle(s) unité(s) de conception ? Quelle place possible pour la différence ?

 

Ainsi, plutôt que de prétendre à l’histoire du corps, cet objet d’études aux larges dimensions et aux délimitations qui restent flottantes, a été recentré sur les regards portés en amont sur les corps. Les médecins y occupent une place prépondérante, porteurs des légitimités d’analyse et de la définition des normalités. Le contexte hygiéniste, « éducatif » et son socle moral permet de justifier les interventions.  La richesse de ce numéro d’Outre-mers, revue d’histoire, est bien de présenter une diversité de lieux, de domaines, de types de prises en charge, de moments, depuis le XIXe siècle jusqu’au temps du post-colonialisme pour mieux insister sur les conditions de la construction de l’altérité et le poids persistant de ces regards.

 

[1] Article originalement publié dans le Journal de Psychologie, XXXII, 3-4, 15 mars - 15 avril 1936.

[2] Juste avant la seconde guerre mondiale, il invitait à faire une place plus large dans la recherche historienne aux « aventures du corps ». Marc Bloch, La Société féodale, Paris, Albin Michel, 1994 (1939 et 1940), p. 114-115.

[3] Histoire du corps, 3 volumes, sous la direction de Georges Vigarello, Alain Corbin,, Jean-Jacques Courtine, Paris, Seuil, 2005/2006.

[4] Ann-Laura Stoler et Frederic Cooper, Repenser le colonialisme, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 287.