« Images de la décolonisation »

À l’occasion de la sortie de l’ouvrage  Décolonisations françaises. La chute d’un Empire (Éditions de La Martinière, 2020), Fabrice Héron, iconographe-recherchiste, auteur des recherches iconographiques effectuées notamment pour La France noire. Trois siècles de présences (La Découverte, 2011), Sexe, race & colonies (La Découverte, 2018), Décolonisations françaises. La chute d’un Empire (Éditions de la Martinière, 2020) ainsi que le documentaire Sauvages, au cœur des zoos humains  (Arte, 2018) revient sur l’imagerie de la décolonisation. Un projet qui a rassemblé près de 3000 images de toutes origines thématiques (dessin, affiche, photographie,..) produites entre 1943 et 1976 dont près de 250 sont publiées dans l’ouvrage Décolonisations françaises. La chute d’un Empire.
 

            Après le chaos de la Seconde Guerre mondiale, le domaine colonial est la garantie que la France demeurera au sein des grandes nations. Pourtant le concept de supériorité de la métropole sur les colonies est profondément ébranlé par le choc de la défaite de 1939-1940. Humiliation rehaussée par la victoire de 1945 en partie due à l’effort des colonies. La fragilisation du système colonial ne peut freiner son inévitable issue avec l’anticolonialisme affiché des États-Unis et de l’URSS, la charte des Nations unies qui inscrit dès 1945 le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la tribune offerte par l’ONU aux pays nouvellement indépendants comme l’Inde en 1947 et l’Indonésie en 1949, le renforcement des partis nationalistes dans toutes les colonies…

Alors que l’imagerie coloniale occupe une place relativement récente dans le débat public, l’étude iconographique de la décolonisation demeure peu exploitée bien que visitée par des chercheurs comme Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Laurent Gervereau. Quelle place occupent la colonisation et l’Empire dans l’opinion jadis et contemporaine ? Le corpus des images permet de documenter cette histoire et autant que possible l’analyser pour mieux la comprendre et la dépasser.

Dès le XIXe siècle, la culture coloniale dominante a produit une telle quantité d’iconographie à travers une multitude de supports (affiches, tracts, photographies, films d’actualité, cinéma, etc.) et objets du quotidiens – nommé le « bain colonial » – que le poids de ces représentations dans les mentalités se fait encore sentir aujourd’hui au point d’influencer la société française. A contrario, l’anticolonialisme n’a guère laissé de traces dans les mémoires du point de vue iconographique en comparaison de la propagande d’Etat écrasante. Qui se souvient d’images de manifestations en Côte d’Ivoire et au Cameroun pour chasser les colons français ?

Il serait difficile de comprendre les liens unissant l’imagerie coloniale et les enjeux politiques sans envisager au départ la spécificité du XXe siècle tant pour la première fois les conflits de pouvoir s’accompagnent de l’usage massif de supports visuels. On assiste alors à l’émergence de médias visuels de masse au service d’une cause et de son antagonisme, le pouvoir colonial et les colonisés.

Quand la doxa retient les images de la répression des manifestants algériens au métro de Charonne immortalisée par des photographes comme Élie Kagan ou bien les nombreux conflits en Nouvelle-Calédonie, connaît-on celles des émeutes de Guadeloupe en 1967 ou des dernières victimes françaises à Djibouti ?

Comment décoloniser l’image coloniale alors même que le terme de décolonisation a longtemps été occulté car jugé contraire aux fondements politiques français qui lient la Métropole à l’Outre-mer. Dans la société des années 1950 et 1960, la décolonisation n’existe pas en dehors du prisme de l’affrontement Est-Ouest. Les nations européennes s’engagent, malgré quelques réformes coloniales importantes, dans une longue période de conflits outre-mer voyant se succéder trois guerres coloniales majeures, en Indochine, en Algérie et au Cameroun, dont nous mesurons encore les répercussions aujourd’hui fortes de passions, de souvenirs et d’ambivalences.

1943-1954 : entre poursuite du rêve colonial et vacillement de l’Empire…

Alors que les colonies permettent à la France de s’asseoir à la table des vainqueurs, elles voient émerger dans le même temps des élites nationalistes appelant à leur indépendance comme Hô Chi Minh au Viêt-Nam, Messali Hadj et Ferhat Abbas en Algérie, Habib Bourguiba en Tunisie, Léopold Sedar Senghor au Sénégal, Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, Aimé Césaire en Martinique, etc. Si l’imaginaire collectif a retenu leurs portraits post- indépendance, qui connaît une photographie d’eux les montrant en lutte contre le pouvoir colonial ? Ces images sont rares, elles n’ont pas vocation à circuler librement auprès du public.

Du côté français, on assiste à un double discours entre la Conférence de Brazzaville de 1944 et la loi de départementalisation de 1946 d’un côté, et de l’autre les premières émancipations des mandats français au Levant (Syrie et Liban) et les premiers massacres coloniaux dans le Constantinois en 1945, à Madagascar en 1947, le bombardement de Haïphong en Indochine en 1946 et celui de Damas en 1945. C’est bien la violence coloniale qui s’impose au détriment d’une sortie de crise politique. Que reste-t-il de ces images ? Longtemps empêchées et largement réalisées du point de vue du pouvoir en place, elles sortent enfin grâce aux travaux d’historiens, de documentalistes et d’archivistes.

À partir de 1945, le discours colonial poursuit son discours d’autojustification, magnifiant les progrès économiques et sociaux ainsi que les programmes d’infrastructures et sanitaires, dont les colonisés seraient les bénéficiaires. L’utilisation massive de la photographie par l’Agence économique des colonies devient le vecteur principal du discours officiel à la veille des indépendances. Ces clichés ont été utilisés dans la grande majorité pour des brochures, des revues et des ouvrages, tant officiels que privés. Les plus grands photographes du temps sont mobilisés, tels François Kollar, Germaine Krull, André Martin, Bernard Lembezat, Pierre Verger, Léon Herschritt ou Claude Sauvageot. Des missions photographiques et cinématographiques sont organisées dans les colonies, permettant à l’Agence de disposer de milliers d’images. L’exotisme imprègne toujours la production iconographique, notamment les affiches de tourisme, le cinéma colonial ou les illustrés pour la jeunesse. Mais, la multiplication des illustrations sur la « mise en valeur » du continent modèle une nouvelle image des colonisés, au service du développement de « leur » pays.

Du côté des « Indigènes », si la propagande indochinoise se met en place dès les années de guerre contre l’occupant japonais puis contre la tutelle française, on ne retrouve pas encore la même dynamique du côté des partis algériens sous la tutelle d’un parti communiste français chantre de la liberté des peuples et ni du côté africain démuni de moyens. Les photographes sont ceux de l’armée française enrôlés dans le service cinématographique de l’armée (SCA) ou ceux d’agences de presse officielles dûment encadrées sur les théâtres d’opération. Alors que les photographies des villages malgaches brûlés par les soldats français choquent aujourd’hui elles ne rencontrent pas le même écho à l’époque auprès de leurs contemporains encore asservis par le discours colonial. Sauf auprès de sympathisants de gauche, d’anciens résistants, de militants communistes comme le montre les manifestations prises par les photographes du journal L’Humanité aujourd’hui conservé aux Archives Départementales de Seine-Saint-Denis.

A contrario, il n’existe pas d’images de la grande répression du camp de Thiaroye en 1944 ni des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata dans le Constantinois algérien en 1945. Seules les photographies de colonnes de prisonniers [NDLR, voir l’ouvrage] et quelques rares films laissent entrevoir les répressions sanglantes qui suivirent les agitations nationalistes. Certains historiens évaluent le nombre des victimes dans une fourchette allant de 9 000 à 30 000 victimes. La propagande en images a réussi à cacher la réalité des décolonisations à l’opinion publique jugée trop sensible.

Heureusement, l’essor de la photographie et du cinéma amateur et la timide démocratisation des appareils domestiques comme les 8 et 16 mm accompagnent ces mouvements. Témoins clé des premiers soubresauts de l’Histoire ainsi les scènes du film Afrique 50 de René Vautier qui fige les milliers d’Africains venus assister au premier Congrès à Abidjan du Rassemblement Démocratique Africain en 1949. Ou bien cette photographie d’une dernière exécution publique orchestrée sur une place à Damas en 1948 avec les képis des officiers français du premier plan comme un vestige d’un pouvoir qui a commencé à faire ses valises. Il y aussi cette photographie incroyable trouvée chez un collectionneur des premières foules au Maroc où femmes et hommes manifestent contre l’occupant français.

1954 Diên Biên Phu : la rupture

Alors que les services d’information photographique et cinématographique militaires sont actifs en Indochine, déployant nombre d’opérateurs pour rendre compte des aspects institutionnels, politiques, civils, militaires et opérationnels à destination des troupes, de la métropole et de l’international, la bataille de Diên Biên Phu est paradoxalement une bataille dont l’issue est « invisible » tant stratégiquement que visuellement.

La défaite tient autant à l’ingéniosité d’ Hô Chi Minh d’avoir réussi à contourner le plan français qu’à l’entêtement des généraux fiers d’avoir réuni toutes leurs forces dans une cuvette jugée imprenable. Elle passe également par l’opinion publique qui ne comprend pas ce conflit trop lointain et les images qui en reviennent. Les Français peinent à se mobiliser sur ces enjeux, comme le montrent plusieurs sondages de l’époque et une note de décembre 1950 soulignant la nécessité de renouveler l’action de propagande : « Au grand public convient une documentation de vulgarisation, l’opinion spécialisée demande des précisions plus poussées, des explications plus techniques. » Comment expliquer l’anesthésie des esprits pendant la guerre d’Indochine si ce n’est par l’absence d’images de ce conflit auprès de l’opinion ?

L’issue même de la bataille n’a pas permis de conserver toutes les images réalisées par les reporters. De fait, le dernier reportage photographique, attribué à Jean Péraud et à Daniel Camus et conservé à l’ECPAD, date du 27 mars 1954, date jusqu’à laquelle il est possible d’envoyer le matériel photographique et cinématographique puisque le pont aérien est maintenu entre Diên Biên Phu et Hanoï. Les dernières images filmées par Pierre Schoendoerffer datent, quant à elles, du 8 mars, c’est-à-dire avant le début de l’offensive générale des troupes du Viêt-Minh sur le camp retranché. Si les dernières images de Diên Biên Phu n’existent pas ou ont été détruites, il faut se tourner du côté vietnamien pour en trouver une représentation. Découverts récemment, ces clichés représentent une remarquable source d’informations visuelles sur les adversaires des Français.

D’un côté comme de l’autre, la bataille des images fait rage jusqu’à la victoire des nationalistes sur une société divisée. Au ciel saturé de renforts parachutistes français répond les colonnes de l’Armée populaire vietnamienne (APVN) empruntant la piste avec armes et pièces détachées d’artillerie. La grille de lecture s’inverse au moment où les images commencent à montrer l’affaiblissement d’une armée française réputée forte par le biais de photographies de blessés, de morts, le camp détruit harcelé sous le bombardement Viet- Minh puis l’assaut final et les colonnes de prisonniers. Une fois le cessez-le-feu signé, on décompte près de 8 000 soldats tués côté vietnamien contre 2 293 dans les rangs de l’armée française, mais le nombre de prisonniers des forces de l’Union française, valides ou blessés, s’élève à 11 721 soldats dont 3 290 sont rendus à la France dans un état sanitaire catastrophique, squelettique, exténué. Il en manque 7 801. Sans parler du destin des 3 013 prisonniers d’origine indochinoise qui reste toujours inconnu.

Dernière bataille rangée de l’histoire française, elle fut aussi la plus longue, la plus furieuse et la plus meurtrière de l’après-Seconde Guerre mondiale – l’un des points culminants des guerres de décolonisation – passée aux oubliettes de la mémoire aujourd’hui restaurée.