Catherine Coquery-Vidrovitch et le métier d'historienne

Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne spécialiste de l’Afrique subsaharienne et de la colonisation, professeure émérite à l’université Paris-Diderot, publie le 14 octobre 2021 Le choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine. Dans ce nouvel ouvrage, elle effectue un retour en arrière sur sa carrière de chercheuse spécialisée sur l’Afrique, dans un domaine autrefois peu considéré dans les milieux académiques. Elle revient sur les combats pour porter ses convictions et sur les évolutions du traitement de la question coloniale au sein du débat public. L’historienne évoque la sortie de son ouvrage et son parcours dans un article à lire sur AOC.

 

Catherine Coquery-Vidrovitch est une des grandes spécialistes de l’histoire africaine et la majorité des chercheurs du Groupe de recherche Achac a été formée par cette immense historienne, dont Achille Mbembe, qui apparaît comme la cheville ouvrière du sommet Afrique-France de ce vendredi à Montpellier. 

Avec son nouvel ouvrage Le choix de l’Afrique (La Découverte, 2021) un livre en forme de parcours, elle revient avec Jean-Marie Durand sur son objet, encore trop méconnu et peu enseigné, l’histoire riche et complexe de l’Afrique ainsi que sur l’inquiétante persistance du racisme anti-Noirs. Pionnière de l’histoire africaine dans le paysage universitaire français depuis les années 1960, aujourd’hui professeure émérite de l’Université Paris-Diderot, Catherine Coquery-Vidrovitch a longtemps étudié dans une grande solitude la violence du système colonial français et ses effets encore visibles, signe d’une longue indifférence de la société à la question coloniale et au racisme anti-Noirs. Ses recherches ont marqué des générations de chercheurs en France et en Afrique, dont les fondateurs et directeurs actuels du Groupe de recherche Achac. À cet égard, elle rend dans cet entretien à lire sur le site d’AOC hommage au travail précurseur du Groupe de recherche Achac. 

À la question « Vous avez souvent salué l’importance de collectifs de chercheurs comme ceux réunis au sein du Groupe de recherche Achac ; en quoi un tel collectif a-t-il permis de mieux mesurer les traces du système colonial ? »

Elle précise : « Leurs enquêtes ont toujours été importantes, bien que vues parfois avec méfiance par une partie du monde universitaire. En général parce que leurs enquêtes étaient dérangeantes : dire que la France a un héritage colonial profond, que la troisième République a été une république coloniale, c’est pourtant évident ! C’est la République la plus colonialiste de notre histoire. C’est comme ça. Il faut expliquer pourquoi et comment. »

Et de poursuivre : « Ce qui a bousculé les choses, c’est d’abord le livre de Marc Ferro publié en 2003, Le livre noir du colonialisme qui avait scandalisé par son titre, dont j’avais réalisé trois chapitres, notamment sur les origines du racisme anti-Noirs en France. Cela avait scandalisé parce que on ne disait pas alors de mal de la colonisation. Or Marc Ferro a voulu mettre l’accent sur les abus de la colonisation. Ça a vraiment déclenché quelque chose : à partir de ce moment-là on s’est mis à en parler, jusqu’au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007 (“l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire”), il y a eu beaucoup de polémiques. Neuf ouvrages sur dix étaient à la gloire de la colonisation ; des ouvrages écrits par des historiens ! Il n’était pas question de parler autrement que de façon positive de la colonisation. Moi, ce qui m’intéressait, c’était de montrer ce qui s’était vraiment passé. Je luttais contre l’aveuglement, et je voulais tout dire, sans me poser la question de ce qui est positif ou négatif. Ça a toujours été mon point de vue. Mais à l’époque, ça été plutôt mal reçu dans l’opinion publique. »

Et de conclure sur le changement actuel : « On ne connaissait pas jusqu’alors cette histoire, et aujourd’hui encore beaucoup de personnes ne la connaissent pas parce qu’elle a cessé d’être enseignée au moment de la guerre d’Algérie, parce que c’était devenu une question brûlante ; ça l’est toujours même si ça commence un tout petit peu à se tasser. Après 1962, on a eu au moins deux générations de Français qui n’ont rien appris sur la colonisation. On arrive alors dans les années 2010-2015 avec une ignorance crasse de l’histoire africaine. Faire connaître l’histoire africaine a été un peu la bataille de votre vie professionnelle.

[…] J’ai vraiment le sentiment de m’être battue contre l’opinion publique avec mes travaux. Depuis la retraite, j’ai publié beaucoup d’ouvrages de vulgarisation scientifique. Même les institutions publiques, universitaires, le CNRS, l’Institut de recherche sur le développement, ignoraient totalement l’histoire africaine. Ils avaient des anthropologues, des climatologues, des géographes, mais pas d’historiens. Ce n’était pas un domaine pour les historiens, y compris aux Hautes études. On était considérés comme des ennemis ». Si cela a aujourd’hui changé, c’est en grande partie grâce à ce combat, et ce travail de recherche exemplaire et fécond.

 

À découvrir sur AOC : https://aoc.media/entretien/2021/10/08/catherine-coquery-vidrovitch-les-enfants-francais-quelle-que-soit-leur-couleur-doivent-connaitre-lhistoire-africaine/

Découvrir le livre : https://www.editionsladecouverte.fr/le_choix_de_l_afrique-9782348068102

À voir également, l'article d'Histoire Coloniale et Postcoloniale : https://histoirecoloniale.net/En-retracant-son-parcours-Catherine-Coquery-Vidrovitch-souligne-l-importance-d.html